Nos valeurs comme boussole

Si nous voulons réussir cette réflexion sur « le monde d’après », il est indispensable de l’asseoir sur un travail de diagnostic mené avec la population. Témoigner, donner la parole, relayer sont des préalables. Des différences, nous en aurons. Assumons-les : cette réflexion doit s’en nourrir. Parce que suivant les régions, la proximité avec la maladie, la mort, la disparition de proches a été différente. La confrontation à la peur a été différente suivant les professions : les « premiers de cordée » ont changé, intégrant personnel soignant et caissier-e-s de supermarchés. Il faudra bien réinterroger les priorités budgétaires devant un gouvernement, sourd encore hier aux revendications des infirmier-e-s, avide d’économies sur l’hôpital public et les services publics, ou qui renvoyait la solidarité à un « pognon de dingue » hérité de « l’ancien monde ». Le confinement a aussi mis en évidence les inégalités, d’abord économiques. Assistant social, je vois des confinements différents dans de petits appartements, avec des enfants, quand le suivi scolaire repose sur des environnements familiaux plus fragiles. Je suis des familles menacées d’expulsion, d’autres qui ont vu leur salaire largement amputé. Certains employeurs ont mis fin à une période d’essai, renvoyant leur salarié à une démission précédente et à un refus d’indemnisation chômage. Oui, cette période réinterroge la politique de redistribution, le soutien éducatif et scolaire, la politique d’urbanisme, à l’échelon local comme national. Mais le diagnostic doit s’étendre aux autres inégalités devant le confinement. Des journalistes, des politiques bombent le torse. « Arrêtons de laisser les gens courir (…) Les gens doivent rester chez eux, point ! » Cette maladie est terrible. Mais il y a une vraie violence de ces chantres d’un « pouvoir fort ». Que veulent-ils démontrer? Le confinement est fondamentalement différent quand on est entouré de ses proches avec de l’espace, du terrain. Quelle violence à ignorer ces différences! "Restez chez vous !" Le confinement renvoie les personnes à des conditions d’habitat mais aussi des conditions de vie profondément inégalitaires. Notre devoir est d’être attentifs à ces souffrances. "Chez vous !" Des femmes sont renvoyées à un face à face avec des auteurs de violences physiques mais d’autres fois psychologiques, plus difficile à démontrer mais dont on mesure la violence inouïe à l’aune des témoignages. Des femmes sans environnement professionnel ou amical désormais. "Chez vous ! Arrêtez de courir !" Comme d’autres, je vis le confinement seul. Et je cours ! Ce sourire, ce signe de main lointain d’un coureur, d’un passant sont mes seuls échanges de visu depuis un mois. Certains n’ont pas résisté à cette rupture de liens sociaux, génératrice de profondes blessures. Assistant social, j’ai vu 4 personnes suivies craquer, hospitalisées. Devrions-nous ignorer ce qui se passe là? "Chez vous sauf des contacts avec des membres de la famille, pour des motifs impérieux !" Mais de quoi parle-t-on ? N’avons-nous pas défendu qu’il y a différentes façons de « faire famille » ? Cette réalité, reposant sur une « famille de choix », est largement partagée, pas exclusivement chez les LGBT. "Le déconfinement, ce sera dans votre région et pas question d’ouvrir les frontières, les vacances en France !" Sauf que, dans les diverses façons « faire famille », des couples, anciens, solides vivent à distance. Je connais plusieurs couples binationaux mon ami vivant en Espagne. La fermeture des frontières, annoncée durable, ne peut ignorer ces réalités et imposer une violence insupportable aux personnes concernées. Restez chez vous ou allez travailler, inscrivez-vous dans la famille traditionnelle et, peu importe la raison, pas question de franchir la frontière?… Travail, famille, patrie… Une vision aussi normée, assortie de restrictions aux libertés et d’entailles au Droit du travail… La gauche n’aurait rien à dire là-dessus ?? Nos observations, celles que nous avons à recueillir dans cette période si difficile, nous devons les confronter à nos valeurs, celles qui sont censées fonder notre identité. D’autres sortiront de cette période en trouvant argument pour s’attaquer aux libertés, au Droit du travail, pour prôner le chacun pour soi, le renforcement des frontières, la stigmatisation de populations. La gauche, qu’est-ce que c’est ? Nous pouvons avoir des différences dans nos approches. Je tente quelques pistes. Une préoccupation majeure de solidarité qui doit irriguer nos projets locaux comme nationaux ? Un attachement aux services publics comme à l’Education pour corriger les inégalités ? L'idée que ce n'est pas en déchirant le droit du travail qu'on réhabilitera la cohésion sociale? Le devoir constant d’affirmer la place de l’humain, du social, de l’environnement à côté des objectifs, légitimes, économiques ? L’idée que la solidarité se joue pas seulement dans le caritatif mais aussi dans le lien social, la dignité des personnes, la citoyenneté, la restitution d’un pouvoir d’agir ? L’obsession de ne laisser personne sur le bord du chemin, de la mobilisation face aux violences faites aux femmes à la lutte contre les discriminations dont sont l’objet d’autres populations ? La prise en compte indispensable des exigences liées aux évolutions constantes de la société, aux différentes façons de « faire famille » comme aux multiples manières de « faire société » ? Une gauche profondément européenne, concertée, renforcée, avec une approche mondiale, seule réponse adaptée à ce virus qui ignore les frontières comme aux défis de demain ; Bien loin des visions étriquées que d’autres ne manqueront pas de défendre. Que chacun enrichisse le diagnostic, sa vision des enjeux. C’est ainsi que nous témoignerons du respect du à chaque citoyen et de notre volonté de réhabiliter la démocratie et la solidarité face aux dangers qui nous guettent.

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