Nous avons trop usé de la force de travail de l'armée des ombres.

Je veux évoquer ce matin le sort de l'armée des ombres de nos sociétés, tous ces petits métiers qui simplifient grandement la vie à une grande partie des classes moyennes et supérieures du monde occidental. Ils exercent dans l'ombre de plateformes ou de prestataires qui les emploient. Ils sont rémunérés par des petits contrats de services ou en se mettant à leur compte sans en avoir le choix. Dans ce monde confiné, tous ces métiers manquent terriblement à ceux qui en bénéficient. Il faut compenser leur absence et user de sa propre force de travail pour réaliser les tâches pénibles qui leur sont d'habitude allouées. Prenons une journée type de la vie non confinée en la caricaturant à peine. Nous quittons notre domicile le matin en prenant un véhicule avec chauffeur pour aller travailler. Pour déjeuner en vitesse, on commande sur une plateforme un repas qu'un livreur nous apporte à vélo. Le temps de notre absence, une femme de ménage, payée par un prestataire de services, a nettoyé de fond et comble notre logis. La journée se termine et nous rentrons en trottinette ou en vélo libre service. Nous retrouvons le soir nos enfants gardés par une nounou, elle aussi payée par un prestataire. Toute la journée, nous avons consommé la force de travail d'autrui pour nous simplifier la vie : des bras pour le ménage, de la patience pour nos enfants, des jambes pour nous apporter notre repas au travail, un dos pour nous conduire à destination. Nous avons rémunéré chacun, soit par une facture via une application, soit par de la prestation de services. Ils vivent de ces contrats et gagnent très rarement un revenu à la hauteur de leur investissement quotidien. Ils prennent des risques pour leur santé et ne bénéficient pas de la couverture sociale des salariés des grandes entreprises. Pourtant, nous avons le sentiment d'agir en responsabilités, d'offrir un complément de revenus à une étudiante, un travail à un jeune homme issu d'un quartier difficile... Il n'empêche, les revenus versés et la couverture sociale proposés sont-ils à la hauteur de la pénibilité quotidienne, du temps nécessaire pour rejoindre les beaux quartiers, pour se mouvoir toujours plus vite d'une entreprise à l'autre, d'un domicile à l'autre ? Assurément non. Une économie qui repose sur l'utilisation disproportionnée de la force de travail d'autrui n'est pas viable. Le "monde d'après" que nous sommes en train de construire peut être celui d'un nouveau pacte social : accès aux soins garanti, accès à une retraite décente, accès à une vraie protection sociale, accès à un logement de qualité, accès gratuit aux transports publics. Qu'on ne nous dise pas que nous n'en avons pas les moyens. Nous les avons. Et les richesses monétaires et symboliques créées par cette armée des ombres sont largement à la hauteur de ce que la société leur doit. Note issue de mon blog : https://matthieuvittu.jimdofree.com/

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