"Après la crise, travailler moins pour travailler tous !", par Vincent Duchaussoy et Pierre Larrouturou

Réagissez à la proposition du secrétaire national au Travail et au Dialogue social Vincent Duchaussoy et du député européen Pierre Larrouturou !

« Vous faîtes comme vous voulez mais on acceptera zéro licenciement ! » Alors que le chômage flambe (246 000 nouveaux chômeurs en un mois en France !), comment ne pas se souvenir du bras de fer qui opposa Volkswagen et un certain nombre de dirigeants allemands en 1993 ? Touchée par la récession, Volkswagen annonce 30.000 licenciements. Élus et responsables syndicaux exigent que Volkswagen y renonce. À l’issue de deux semaines de négociations, un compromis historique est signé qui permet 0 licenciement grâce à la semaine de 28,8 heures.

Ce principe du Travailler moins pour licencier moins est revenu en force en Allemagne après la crise de 2008. « Il explique le miracle de l'emploi allemand, notait en France la direction du Trésor fin 2012. Alors que la récession était 2 fois plus grave en Allemagne qu’en France, le chômage y a augmenté 8 fois moins vite. »[1] Plus de 1,5 M de salariés ont profité du Kurzarbeit en baissant de 31 % leur temps de travail en moyenne mais en conservant plus de 90 % de leurs revenus.

 

Travailler moins pour licencier moins

En 2009, l’Allemagne a investi près de 10 milliards d’euros dans ces dispositifs de protection de l’emploi contre moins de 1 milliard en France, où Nicolas Sarkozy prônait au contraire de Travailler plus pour gagner plus. Conséquence : alors que l’industrie allemande privilégie la flexibilité interne, « la France a traditionnellement plus recours à la flexibilité externe » concluait pudiquement la note du Trésor. Traduction : le licenciement reste la solution la plus répandue.

Travailler moins pour licencier moins ? Tout le monde y gagne ! Les salariés conservent leur emploi et l’essentiel de leurs revenus. L’entreprise préserve ses compétences. L’économie globale est renforcée car la reprise est plus rapide et les conséquences économiques sociales du chômage sont évitées.

Alors que notre pays sort progressivement du confinement et que des millions de salariés craignent pour leur emploi, il serait dramatique de recommencer les erreurs de 2008 ! Une partie de la droite demande à « travailler plus ». C’est un aveuglement idéologique ! Il faut simplifier et généraliser les dispositifs de protection de l’emploi existant dans tous nos pays et voir comment l’Union européenne peut aider chaque État membre à financer ces systèmes, au-delà du dispositif SURE créé par la Commission. C’est l’un des sujets qui est aujourd’hui à l’agenda du Commissaire européen à l’Emploi et aux Droits sociaux, Nicolas Schmidt.

Mais protéger un maximum d’emplois ne suffit pas. Il faut aussi créer de nouveaux emplois. Cela nécessite de relancer le débat sur la réduction du temps de travail dans les entreprises qui vont bien.

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Travailler moins pour créer des emplois et travailler mieux

Ce débat a toujours été très difficile en France où, pour une raison étrange, la plupart des dirigeants de droite n’ont jamais accepté l’idée de la réduction du temps de travail. Depuis 2002, la droite n’a jamais cessé son travail de sape pour « détricoter les 35 heures ». Un objectif réussi puisque la durée hebdomadaire réelle moyenne du travail était de 39,1 heures selon la Dares alors que des millions de chômeurs sont condamnés au 0 heure.

Que de temps perdu depuis septembre 1993, quand Antoine Riboud, PDG de BSN-Danone, affirmait qu’il « faut passer à 4 jours - 32 heures sans étape intermédiaire pour créer des emplois ». Pour permettre des créations d’emplois massives dans tous les métiers, la semaine de 4 jours à la carte nous paraît être le bon objectif.

Il faut, au plus vite, donner de nouveaux outils à la négociation pour créer des emplois dans les secteurs dont l’activité ne devrait pas reculer (agroalimentaire, transports en commun, informatique…). Dans ces entreprises, une réduction du temps de travail forte, bien négociée et bien financée, peut créer massivement de nouveaux emplois.

Les modalités concrètes doivent en être arbitrées par la négociation avec les partenaires sociaux. Pour éviter de baisser les salaires et d’augmenter les coûts de production, il faut reprendre l’idée portée par la Cfdt dans les années 1990 d’une activation des dépenses de chômage : si l’entreprise passe à 4 jours et crée au moins 10 % d’emplois nouveaux en CDI, elle est exonérée des cotisations chômage.

À partir des 400 entreprises déjà passées aux 4 jours, une étude réalisée en 1998 affirmait qu’un mouvement général vers les 4 jours pourrait créer 1.600.000 emplois. En 2020, avec la crise, nul ne peut avancer un chiffre précis. Mais il est clair que, dans les secteurs qui ne seront pas directement touchés par la crise, une réduction massive, négociée et financée du temps de travail peut avoir un effet très positif sur l’emploi.

Économiquement, une réduction du temps de travail permettrait d’enclencher un cercle vertueux. En provoquant une hausse de l’emploi salarié, la semaine de 4 jours soutiendrait la consommation et le développement de l’activité économique. Si l’on crée des centaines de milliers d’emplois, un très grand nombre de familles verront augmenter leur pouvoir d’achat. Le bilan qui a été fait par la médecine du travail dans un certain nombre d’entreprises passées à 4 jours montre une baisse très nette de l’absentéisme par une amélioration de la santé au travail. Là aussi, tous y gagnent : les salariés, l’entreprise, les caisses de Sécurité sociale et de retraites… Mais au-delà des aspects économiques, tous les salariés passés à 4 jours (cadres, ouvriers, commerciaux) témoignent de la qualité de vie gagnée : un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle, du temps libéré pour le bénévolat, dans lequel de nombreux Français ont montré qu’ils étaient prêts à s’engager durant cette crise sanitaire.

Mais la semaine de 4 jours n’est évidemment pas le seul levier pour créer massivement des emplois. Il faut en finir avec les tabous concernant l’emploi dans les services publics (santé, justice, éducation, soins à la personne…) et considérer l’immense gisement d’emplois qui s’ouvre devant nous si nous décidons enfin de lutter contre le dérèglement climatique.

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Un Plan Climat pour protéger la planète et créer des emplois durables 

La gravité de la crise sanitaire et de la crise sociale ne peut nous faire oublier l’urgence climatique. Malgré la crise et l’accalmie conjoncturelle qu’elle permet, le CO2 dans l’atmosphère a progressé de 2,6 ppm en un an. Trois fois plus vite que dans les années 1960 !

Si l’on veut éviter le chaos climatique, le chantier est colossal : il faut isoler toutes nos maisons, nos écoles et nos fermes, développer massivement les transports et les énergies renouvelables, transformer l’agriculture... À l’échelle de la France, ce sont 900.000 emplois à créer selon l’ADEME. Des emplois utiles, durables et non délocalisables. C’est un gisement essentiel et nous nous battons, au niveau national comme au niveau européen, pour que le financement de ce chantier soit enfin une priorité.

La crise que nous traversons nous incite à nous recentrer sur l’essentiel. L’essentiel, c’est de permettre à tous de vivre dignement, ce qui suppose de lutter radicalement contre le chômage et la précarité. L’essentiel, c’est de permettre à chacun de vivre pleinement, ce qui suppose d’avoir du temps pour vivre et de « ne plus perdre sa vie à la gagner ». L’essentiel, c’est aussi de construire un nouvel équilibre dans nos temps de vie, nos relations aux autres, notre rapport à la fragile planète qui nous héberge.

 

Le « monde d’après » ne pourra pas se construire si nous restons prisonniers des tabous d’avant. En 2008, on a relancé l’économie sans la transformer. Il serait dramatique de faire la même erreur aujourd’hui. Il faut rompre avec les artifices idéologiques et apporter des réponses pragmatiques à la crise : seule la réduction du temps de travail adossée à une réelle ambition climatique peut nous permettre de préserver les emplois existants et d’en créer massivement de nouveaux.

 

 

[1] Trésor-éco du 20 nov. 2012