Contribution à "La France d'après"

Chers camarades,

En réponse à l’appel à contribution, je vous livre quelques réflexions en trois points sur « La France d’après » (et au-delà). Mon propos part de constats sur l’impact de la crise sanitaire sur l’activité économique et ses manifestations d’ordre écologique, poursuit sur les conséquences sociales de ces brutales ruptures et sur leurs vraisemblables traductions politiques, et propose des pistes pour éviter de renouveler les erreurs du passé.

Bien cordialement

Denis Zmirou-Navier (section Pierre Castagnou, Paris XIV)

Un paradoxal effet écologique positif de la crise du Covid, à court terme

A l’échelle mondiale, il est possible que cette angoissante crise sanitaire se conclue par une baisse importante, quoique provisoire, de la mortalité. En effet, l’arrêt brutal en Chine ou plus progressif ailleurs, de nombreuses activités productives et des transports (transport des marchandises et des personnes) aura eu pour conséquence en Chine et en Inde et dans de nombreux autres pays, une réduction considérable de la pollution atmosphérique, réduction phénoménale pour le dioxyde d’azote (lié pour la plus grande partie aux émissions des transports à énergie issue du pétrole), et plus inégale selon les régions du monde pour les particules atmosphérique, les plus dangereuses, du fait de la plus grande diversité de leurs sources (émissions industrielles, transports, chauffage, remise en suspension des poussières du sol). Le bilan sanitaire de ce double phénomène (morts par le Covid et décès évités à court terme par cette baisse de la pollution atmosphérique) sera dressé, et il sera inégal selon les régions du monde. Et sans doute très favorable dans les régions les plus polluées (Asie du Sud et Pacifique).

Pour les mêmes raisons, les émissions de CO2 se sont effondrées dans ces mêmes pays, là encore provisoirement, et on peut considérer cela comme un peu de temps heureusement gagné dans la course poursuite vitale qu’il faut engager pour respecter les objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre du GIEC aux échéances 2030 et 2050. Mais cela ne durera pas …

Une crise sociale et politique après la crise sanitaire

Les conséquences économiques et sociales de ces ruptures seront gigantesques. Nombre de pays sortiront en récession de l’année 2020 et la hausse mondiale du nombre de chômeurs se chiffrera en dizaines de millions. Il faut tout faire pour éviter qu’un long cycle déflationniste s’installe. Les dégâts seront très inégalitaires. Les pertes de revenu et d’emploi, et le passage en état de grande pauvreté seront particulièrement sévères dans les couches les plus fragiles des sociétés, en Europe comme ailleurs, et génèreront des revendications sociales, nées du désespoir, qui pourraient çà et là s’exprimer avec violence selon les réponses que les différents pays leur donneront.  

Aggravant cela, ces catégories sociales fragilisées sortiront de la crise sanitaire avec un fort sentiment d’injustice. Alors que les cadres et professions intellectuelles auront pu traverser le confinement en poursuivant souvent leur activité en télétravail, dans des logements aptes à accueillir toute la famille dans des conditions correctes, elles et eux, les caissières, les chauffeurs de camions qui ont permis aux villes d’être pourvus, les agents de nettoyage, les éboueurs, ouvriers du bâtiment et tant d’autres (policier, gardiens de prisons, vigiles …), ont continué à œuvrer au contact de collègues et d’autres personnes sans équipements de protection individuelle, souvent la peur au ventre. Le cas des « héros des personnels soignants » est clairement distinct car ces métiers sont le plus souvent choisis dans un esprit de service aux personnes et de dévouement. Leurs revendications, anciennes et pleinement justifiées seront sans doute entendues. Du moins les promesses ont été annoncées.

Quelle leçon pourraient en tirer ces catégories sociales modestes ? Pour beaucoup, les appels aux changements profonds de nos modes de production et de consommation que cette crise va renforcer, à juste titre, seront vécus dans ce contexte comme de nouvelles menaces de pertes d’emploi et de déstabilisation de situations déjà précaires. Il se peut bien que s’exprime une demande irrépressible d’emplois, tout emploi, pourvu qu’il permette de ramener une paie, « quoiqu’il en coûte » et termes de qualité d’emploi et de secteurs d’activité. Or, s’il faut favoriser la reprise d’activité la plus forte possible, il faut également tout faire pour que de cette crise ne surgisse pas une baisse du niveau d’exigence quant à la qualité des emplois et à la compatibilité des activités avec les impératifs d’un développement durable.

C’est le scénario catastrophe d’un « mouvement gilets jaunes » démultiplié : « suffit, vos discours sur le changement climatiques et les efforts à faire. C’est toujours les mêmes qui paient la note à la fin ». Réaction née d’un ressentiment dont on peut anticiper sans peine qu’il sera attisé par les discours et mouvements populistes, d’extrême droite comme d’extrême gauche, convaincus qu’ils peuvent se renforcer dans cette angoisse diffuse. Et cela pourra se traduire dans les urnes, réceptacles du désespoir et de la rage. Déjà des Etats s’expriment pour différer les réunions internationales consacrées à la biodiversité et au changement climatique et demandent l’allègement des engagements pris, en Europe et ailleurs.

Comme s’extirper des dents du piège ?

Les dents de ce piège sont, d’une part, la précipitation du changement climatique et les catastrophes qui en résulteront, et qui ont déjà pris forme (épisodes météorologiques extrêmes, dégradation de la biosphère, migrations climatiques massives, guerres pour l’eau et l’alimentation …) ; et d’autre part le populisme dont la forme la plus apte à bénéficier de cette situation est le populisme nationaliste, avec ces autres catastrophes que l’histoire nous a enseignées : les atteintes intérieures aux droits humains, et à l’extérieur la recherche d’ennemis, ressort de cette logique nationaliste, et la guerre.

Aucun pays, en tout cas en Europe, sorti fragilisé et profondément endetté de cette crise et de ses suites, n’aura les moyens de sortir du piège seul. Pour la France, comme pour ses voisins, la réponse ne peut être qu’Européenne (à défaut dans le cadre de partenariats renforcés avec des pays volontaires, mais ce schéma serait beaucoup plus fragile). Car la réponse doit être massive, au prix d’un endettement fortement accru et des investissements économiques et sociaux très ciblés, selon quatre orientations :

1-      1- Cet effort passerait par un emprunt européen (à défaut, multinational) visant à doter un fonds permettant aux Etats membres (ou associés) d’investir dans des programmes de soutien économique et social sélectifs et puissants.

2-      2- Des investissements dans l’innovation et des secteurs économiques bas-carbone (différentes formes d’énergies renouvelables et de stockage d’énergie, amélioration des performances énergétiques du bâtiment et des activités de production, motorisations non carbonée, écologie industrielle, soutien au recyclage pour économiser les matières premières …). Et investissement massif dans la formation initiale et la réorientation des qualifications adaptées à ces métiers et services, en privilégiant les personnes en reconversion venant de métiers de la « vieille économie ».

3-      3- Une politique commerciale exigeante à l’échelle de l’Europe pour développer une taxation des importations carbonées et provenant de pays et d’entreprises ne respectant pas les règles de l’Organisation internationale du travail.

4-      4- Une politique européenne de partenariat avec les pays tiers qui seront affectés par cette politique commerciale sélective afin d’accompagner ceux qui en auront le plus besoin dans la transition de leur économie et de leur organisation sociale (mise en place de systèmes de protection sociale de base et universelle, développement d’une agriculture vivrière pour renforcer l’autosuffisance, adaptation des villes au changement climatique …).

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