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Des morts sans importance ! Il a fallu attendre le 2 avril 2020 pour connaître avec beaucoup d’imprécision et une sous-estimation évidente, le nombre de morts provoquées par l’épidémie liée au COVID 19 recensée dans les EHPAD ; les statistiques présentées chaque soir, avec une régularité de métronome, par le Professeur Jérôme SALOMON Directeur Général de la Santé, ne sont en fait qu’un reflet imprécis de la mortalité journalière et cumulée liée à la pandémie. En effet étaient exclus jusque-là, de ce comptage morbide, les victimes du virus séjournant en EHPAD, et celles décédées en dehors des structures hospitalières. Au-delà de cet aspect statistique majeur en Santé Publique, cette opération comptable n’est-elle pas une façon de reconnaître que tous ces morts en EHPAD, sont de fait sans importance ? Déjà absents de la vie économique et sociale, ils n’ont plus vraiment leur place dans les caractéristiques démographiques de la population française ! Le Directeur Général de la Santé explique qu’il est difficile de connaître rapidement et précisément le nombre de morts survenus dans ces établissements, il feint d’ignorer qu’aucune personne ne peut être considérée comme morte sans qu’un médecin n’ait constaté son décès, et n’ait rempli le certificat correspondant. Comment se fait-il que depuis le mois de février aucune plateforme dédiée n’ait permis à chacun de ces médecins de signaler, au jour le jour, à l’autorité sanitaire, les cas de morts qu’il a lui-même constatés ? Mais une autre question se pose. Faut-il déduire de cette réalité statistique qu’aucun patient âgé victime du virus et résidant en EHPAD n’ait été adressé, depuis la diffusion de la pandémie sur notre sol, aux structures hospitalières, pour que les soins nécessités par son état ne lui soient prodigués, y compris en urgence ? Si tel est le cas les Français ont le droit de le savoir ! Cela voudrait dire que le trop fameux tri des patients (selon la terminologie de médecine de guerre), serait réalisé par le simple fait que tous ceux qui ont dépassé un certain âge et qui se trouvent en EHPAD, n’accéderaient pas aux services hospitaliers ; ils auraient ainsi été exclus des soins avant même que l’on ait pu juger si leur état de santé nécessite ou non une prise en charge intensive. Il ne s’agit pas de mettre en cause des mesures sanitaires utiles et nécessaires, puisqu’il faut à tout prix éviter d’engorger les services d’urgence hospitaliers, (dont notre pays est insuffisamment doté pour faire face sereinement à cette catastrophe sanitaire) mais c’est un besoin pressant ressenti par la population de disposer d’informations totalement transparentes sur cette situation qui pose des problèmes, éthiques et de Droit médical, majeurs. Plus grave encore, cette situation nous montre combien les EHPAD manquent de moyens de protection autant pour les soignants que pour les résidents. Il faut qu’ils soient prioritaires au même titre que les soignants hospitaliers et les soignants libéraux ; comment ne pas faire le lien avec la souffrance au travail et le burn-out ressentis depuis trop longtemps par ces personnels, du fait d’un manque constant d’effectifs et du peu de reconnaissance que la société manifeste à leur mission ? Comment ne pas être admiratif devant le dévouement, la générosité, l’humanisme dont ils font preuve face à cette épreuve meurtrière ? Il est insupportable de savoir qu’aucun membre des familles n’ait pu venir accompagner ses proches avant le moment dernier. Cette présence est non seulement nécessaire au deuil des membres de la famille, mais elle est la condition psychologique, affective et émotionnelle, pour permettre à la personne âgée de mourir dans la sérénité ; il est tout à fait envisageable de protéger cette personne par un masque, des lunettes, une blouse, de tous risques infectieux… Force est de constater que dans les EHPAD aucun plan « épidémie » n’ait été activé alors qu’on nous explique à l’envi depuis l’été 2003 que les plans « canicule » sont mis en œuvre pour éviter que ne se reproduise la catastrophe sanitaire de l’époque… Une mission Médico-légale et d’Ethique médicale doit être constituée - non pour évaluer les manquements voire les fautes et encore moins les responsabilités qui devront être établies une fois la menace virale passée -pour établir de nouvelles règles de pratiques de soins, en donnant aux équipes les moyens humains et matériels pour les mettre en œuvre. Des morts sans obsèques ! Pourquoi être si pressé de retirer le corps de la chambre où il est décédé pour le placer sans délai dans un cercueil immédiatement fermé ? Rien n’empêche au contraire que le corps reste un temps suffisant dans sa chambre (en ayant soin de réduire la température ambiante par l’usage des climatiseurs normalement disponibles), pour faire en sorte que sa charge virale diminue sensiblement voire disparaisse et ainsi permettre à ses proches, en nombre limité, de se recueillir une dernière fois en sa présence tout en respectant les règles de protections qui s’imposent à tous ? Cette précipitation à soustraire le corps fait penser aux pratiques qui avaient cours lors des épidémies de peste, lorsque l’on pensait alors que les cadavres -qui étaient immédiatement immolés- étaient plus menaçants que les vivants. La présence des proches auprès du corps mort répond à un besoin affectif, psychique, et même anthropologique. Elle permet à la famille de ne pas ressentir qu’elle a abandonné une dernière fois son parent. Interdire cette présence relève d’une violence indicible. Nous savons, dans les services de médecine légale, combien cette présence répond à un besoin irrépressible qui explique que dans les catastrophes accidentelles (crash d’avion), naturelles (séisme) ou criminelles (actes de terrorisme), les secouristes font tout pour désensevelir les victimes pour pouvoir, au mieux qu’il est possible, les identifier et les présenter à leurs proches. Les soins du corps ne s’arrêtent pas au décès du malade, ils se prolongent jusqu’à son inhumation ou sa crémation. En ce sens les agents des services mortuaires publiques et privés, les agents des pompes funèbres sont bien les derniers maillons de la chaîne de soins et ils doivent être, comme l’ensemble des autres soignants, prioritaires pour bénéficier de toutes les protections, nécessaires à l’exercice serein de leur métier dans cette période endémique. Il est inacceptable et incompréhensible d’apprendre par le témoignage de nombreuses familles qu’aucune disposition n’a été prise pour leur permettre de se recueillir auprès de leur parent décédé avant que le cercueil ne soit refermé. Il faut craindre que beaucoup d’entre elles ne présentent, une fois la crise sanitaire passée, des états de deuil pathologique qui viendront pour une longue période dégrader leur vie psychique et relationnelle. Il faut créer de toute urgence une Commission Nationale composée de médecins légistes, de représentants de chambres funéraires, de thanatopracteurs, d’entreprises de Pompes funèbres pour définir les bonnes pratiques, en mobilisant tous les moyens de protection nécessaire, afin de traiter tous les morts dans la dignité que la société leur doit. La présence de proches avant l’inhumation ou la crémation doit être garantie à toutes les familles. Puisque le Président de la République nous exhorte tous à rechercher le sens de l’essentiel, comment ne pas lui rappeler que notre humaine condition se construit, depuis la nuit des temps, sur le fait que nous soyons la seule espèce vivante qui enterre ses morts ? Cette place donnée au mort permet de les relier aux vivants, et de construire avec eux la chaîne ininterrompue de l’humanité. Michel DEBOUT Président du Comité Economique Social Environnemental et Culturel du Parti Socialiste. Le 5 avril 2020

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